ODIN SPHERE LEIFTHRASIR (ou l’opéra wagnérien en jeu vidéo)

De mémoire de joueur esthète, peu de studios de développement marqueront les rétines de manière aussi indélébile que les productions du studio japonais Vanillaware. De par leur direction artistique alliant l’originalité au superbe, Dragon’s Crown, Muramasa et Odin Sphere sont et resteront de véritables bijoux visuels intemporels. Les productions Vanillaware semblent être en effet figées hors du temps, et ne vieilliront très certainement jamais du fait du mode de transmission par l’image utilisé : des visuels en deux dimensions que l’on penserait tout droit issus de peintures ou d’aquarelles.

 

Leifthrasir, survivante du Ragnarök

Odin Sphere Leifthrasir est le remake d’un action RPG de 2007 publié sur une PlayStation 2 en fin de vie. Il défraya la chronique neuf ans plus tôt, en proposant un gameplay 2D et une direction artistique attenant à l’allégorie de la sphère (level design sphérique, armement des protagonistes perfectibles via sphères…). Le sous-titre du jeu fait référence à Lifrasir, dernière humaine à survivre à l’équivalent de l’apocalypse dans la mythologie nordique – le Ragnarök. Elle dût repeupler la Terre en compagnie de Lif, son amant, ce qui n’est pas sans faire référence au concept de remake du jeu en lui-même. Refondu à bien des égards, aussi bien au niveau du game design que d’un point de vue purement cosmétique, Odin Sphere se voit tout simplement magnifié dans cette version.

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L’anneau du Nibelung

Les références à la mythologie nordique ne sont pas anodines, puisque la narration du titre est très largement inspirée de la Tétralogie, l’opéra de Wagner en quatre parties (lien youtube) traitant de l’Anneau du Nibelung, l’un des mythes germaniques les plus célèbres, datant du Moyen-Âge. L’on retrouve ainsi les éléments clé de ces mythologies : valkyries, anneau, nains, fées, chevaliers, dieux nordiques… Le chaudron – arme ultime sujet de toutes les convoitises – fait directement référence à l’opéra wagnérien, puisque le compositeur l’avait intégré à son œuvre tant le forgeron qui faisait vis-à-vis avec son bureau était bruyant durant l’écriture de son opéra. En termes de narrative design, Odin Sphere se décompose, tel un opéra, en actes et chapitres, facettes d’un prisme composé des personnages jouables. L’on vit ainsi le même scénario sous l’angle de chacun de ces acteurs de pixels. La découverte des tenants et aboutissants de la narration ne peut se faire que de par l’emploi successif de chacun de ces personnages, tous plus charismatiques les uns que les autres.

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Le défouloir nordique

Si Odin Sphere Leifthrasir tient du jeu de rôle de par la progression des personnages incarnés (arbres de compétences, progression via points d’expérience des caractéristiques et des statistiques de combat) il n’en est pas moins un défouloir au gameplay en deux dimensions quasiment digne des meilleurs jeux de combat, tant et si bien que l’action peut paraître parfois un peu confuse, dès lors que trop de protagonistes s’invitent à l’écran. Toujours est-il que le facteur fun des phases de combat est immense et cathartique au possible, d’autant qu’il est agrémenté d’un sound design des plus nippons, où cris de guerre et de douleurs parfois stridents enrichissent l’action. Du point de vue du level design, le génie frôle malheureusement parfois le recyclage (sans nul doute le seul point négatif du soft). Génie, car déambuler dans des niveaux circulaires qui rappelleront le shooter Resogun dans le concept permet d’appréhender l’action de façon réellement originale : il est possible de prendre un boss à revers en parcourant un niveau intégralement, par exemple. Recyclage car d’un personnage à l’autre, il s’agit de parcourir les mêmes environnements graphiques et d’affronter les mêmes adversaires et boss. Les décors sont identiques, certes, mais l’architecture des chapitres est tout de même fort heureusement variée.

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Le food porn selon Vanillaware

George Kamitani, producer du jeu, considère que la cuisine et la nourriture font partie des trois plus grands plaisirs accessibles à l’humain. Ainsi, le meilleur moyen de faire progresser son avatar est de lui faire déguster tel ou tel plat, réalisable en fonction des recettes de cuisine récoltées tout au long du titre. Les fins gourmets ne pourront qu’apprécier cette feature, d’autant que le moteur graphique permet un rendu plus qu’alléchant du cheesecake, du cookie au gingembre ou encore de la salade de fruits de mer. Véritable bijou graphique (rappelons qu’à ses débuts, le studio Vanillaware lorgnait vers le jeu en flash et a tout simplement magnifié ce dernier en terme de style via son moteur graphique), Odin Sphere Leifthrasir propose un rendu des plus originaux, proche de la peinture, à tel point que certains détails et certaines animations donnent le sentiment d’avoir été réalisés à l’aide d’un pinceau sur du papier grammé, puis filmés en séquences… L’outil de création est pourtant bien un outil 3D permettant un rendu en deux dimensions.

 

             Extrêmement convaincant à bien des égards, Odin Sphere Leifthrasir ne peut que ravir l’esthète qui sommeille en chacun de nous, d’autant qu’il soulage par catharsis durant ses séquences d’action pure, assouvit les désirs tactiques des plus intransigeants ou satisfait les rêves les plus fous des fins gourmets, et ce dans un enrobage cosmétique aussi original que raffiné. Un hommage poétique et humoristique à Richard Wagner des plus marquants, que ce dernier n’aurait sans doute pas renié dans son éternelle recherche de l’art total.

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