Critique : Death Stranding

Un improbable mélange de sponsors et d’acteurs pour une épopée saisissante à la croisée du chef d’oeuvre et de la psychanalyse. A l’heure où les férus peuvent légitimement se demander ce que devient l’objet de leur passion, le jeu vidéo en 2019 offre Death Stranding. Qui a bien pu conseiller à Kojima de réaliser un projet issu de ce triste rêve qu’on hésiterait à partager ?

Il est de mon devoir de garder pour moi une partie de mon ressenti, par respect pour l’oeuvre et pour le lecteur de cette critique. Il m’ est cependant impossible de parler de ce jeu sans évoquer la place de l’histoire. 

Cela devient courant de retrouver des éléments cinématographique dans le jeu vidéo, mais ce monstre hybride l’illustre parfaitement.

C’est comme si le cinéma apprenait à jouer au jeu vidéo. Un grand frère qui écoute humblement sa jeune fratrie sur l’intérêt de prendre son spectateur par la main et de lui offrir un tutoriel scénaristique. La mise en scène, non sans défaut, mais si bien rythmée, rappelle aisément des titres de science fiction moderne, comme Interstellar. Car même si tout l’aspect pseudo-scientifique et cette technologie peuvent sembler fantaisistes, cela fonctionne, on se laisse porter.

Norman Reedus, l’acteur qui incarne Sam Bridges Porter, assume complètement sa position et son personnage, sans être notre arbalétrier préféré, on retrouve agréablement de nombreux clins d’oeil à ses différents jobs et son attitude nonchalante qui a déjà conquis la planète.

Il n’est pas le seul acteur connu du casting, on peut d’ailleurs se demander ce qui a permis de fédérer autant de personnalités autour d’un projet qui sort des sentiers battus, par son auto-critique et par la dimension du produit de consommation de masse qu’il incarne. 

Dans des circonstances habituelles, voir du placement de produit dans mes divertissements, au mieux ne m’interpelle pas au pire m’agace. Mais ici, cela est fait de façon si outrancière que je ne peux pas m’empêcher d’y voir, en plus d’une opportunité financière certaine, une critique de la boulimie publicitaire et du monde dans lequel nous n’aimerions pas vivre mais que nous parcourons déjà.

Que ce soit dans le cadrage, la lumière, le jeu des acteurs, la mise en scène tout est là pour vous rappeler que vous êtes une sorte d’esclave. Perdu au point de ne plus savoir si on accepte par habitude ou par obligation. Comme il est simple de cocher une case pour signer un contrat ! Sam Bridges, notre héros porteur, n’a de cesse d’être en opposition puis d’accepter son sort, on le croirait envoûté jusqu’à réaliser que notre obéissance en tant que joueur est encore plus grande. On accepte et on en redemande. Le triste sort du joueur moderne condamné à accepter des quêtes sans les lire puis à les valider est bousculé. On nous laisse prendre quelques habitudes puis on nous désoriente pour une expérience qui permet à ce titre de se démarquer.

La bande son est intelligemment mise en avant dans les moments de creux du gameplay, qui sont également des moments de contemplation, le joueur est donc plus disponible pour profiter de la musique. 

Ce que je trouve intéressant sur ce point également, c’est le traitement publicitaire de cette dernière, comment mieux faire la promotion d’un artiste dans un jeu qu’en créant des moments dédiés d’écoute dans la trame ? On vous annonce à ce moment le nom de l’artiste et du morceau, ainsi que les remerciements à la maison d’édition, il ne manque qu’un lien vers votre compte Spotify.

Sur l’aspect logisticien, je ressens une mise en abîme fascinante. Je n’aurais pas voulu joué à ce jeu si on m’en avait parlé. C’est incroyable comme de réussir à faire du sujet de notre époque le plus épineux, qu’est la logistique, le coeur du gameplay fait sens.

Une fois qu’on a fait sienne l’idée, force est de constater que la mécanique de gestion et de déplacement a été poussée le plus loin possible, pour que l’on ressente l’effort physique et le problème de la charge du protagoniste. Cette vision apocalyptique amazonienne n’essaye pas d’en résoudre les travers, elle les exploite et joue la surenchère.

Votre dévouement et vos livraisons sont vitales, le monde ne peut pas se passer de vous, votre service est indispensable.

A vous de trouver le bon équilibre, le meilleur trajet, de peser les pour et les contre sur le nombre de livraison que vous espérez réaliser. Il y aura des imprévus, c’est immanquable et une préparation minutieuse vous donnera plus de chance de réussite. Le jeu vous pousse dans cette direction, il vous encourage à ne pas vous jeter dans la gueule du loup, mêlant subtilement le thème et la mécanique.

Le poids de votre chargement deviendra votre obsession, l’état de votre cargaison et de vos bottes également, autant d’artifices que l’on n’a pas l’habitude de scruter avec une telle attention. Si vous êtes trop chargé, vous risquez de tomber et d’endommager vos marchandises, si vous partez trop léger vous allez devoir faire de nombreux aller et retour pour honorer vos commandes. Si votre travail n’est pas satisfaisant vous recevrez moins de like, votre prestation sera moins récompensée.

On peut facilement faire le rapprochement avec certains épisode de la série Black Mirror qui traite aussi du sujet de la réussite par les like et des dérives possibles.

L’évolution de Sam se fait via ses accomplissements, cette partie est maquillée en un réseau social, à peine parodié, à la licence près. A mesure de  cette progression, les capacités physiques augmentent, les différentes limites reculent et la liste proposée de fabrication ne cesse de s’étoffer. Ces éléments sont des poncifs du jeu vidéo, on peut même dire que Kojima a participé à leur élaboration mais donne incontestablement une profondeur au gameplay et renouvelle l’attrait pendant la progression.

Manette en main, les commandes sont intuitives bien que nombreuses, mais ce n’est pas un mal, les différents terrains vont vous obliger à vous adapter et vous apprendrez en éprouvant. Car une fois n’est pas coutume, il n’y a pas de meilleur apprentissage que l’expérience et si le coeur vous en dit, un monde regorgeant d’objectifs secondaires vous attend.

Il n’y a pas de multijoueur, mais dans ce jeu si proche des problématiques de notre époque une interaction passive se fait avec le reste du monde. Tel qu’on a pu rencontrer ce type d’approche du multijoueur dans les Dark Souls et consors, il est possible de laisser des messages aux autres joueurs, mais aussi de laisser des livraisons à leur triste sort, sur le sol, dans des infrastructures ou de ramasser celles des autres pour terminer les missions.

La mise en scène nous laisse penser que si on ne croise pas les autres livreurs, cela ne tient qu’à nos impératifs divergents et nos horaires de passage.

Les messages vont du simple encouragement au sommet d’un col difficile à franchir à une alerte pour vous empêcher de tomber dans un sombre piège. La communauté déjà à l’aise avec ce type d’interaction a tout de suite pris en main l’outil et les messages pullulent. Un système de like vous permet de soutenir ce qui vous plaira et de sortir de l’anonymat.

L’esprit corporate et la continuité du service à tout prix, qui est quelque chose que nous réclamons dans la société à ce jour est parfaitement caricaturé. Vous découvrirez en parcourant des paysages déjà foulé que de nouveaux éléments apparaissent, que des livraisons supplémentaires gisent, attendant une bonne âme pour achever leur voyage. Cela peut, entre autre, rallonger considérablement la durée du titre, vous faisant habilement perdre vos objectifs premiers de vue, en vous embarquant dans une exploration sans fin.

On retrouve des menus chargés et une progression dans les mécaniques très complète, peut être étourdissante à certains moments. Cela rappelle sans difficultés les interfaces de Metal Gear Solid, une police de caractère sobre, petite, qui ne joue pas le confort mais la praticité et la rigidité militaire. C’est certainement une vision de comment doit s’illustrer l’information dans le jeu vidéo, mais ce fourmillement a aussi du sens dans une entreprise de logistique qui n’hésite pas à prendre tous les risques pour satisfaire sa clientèle. 

Il est nécessaire de se dire qu’on a le choix de ne pas tout faire, car le jeu vous offre beaucoup de possibilités. Les complétistes en auront pour leur faim.

On reconnait par d’autres aspects l’expérience du créateur de la série Metal Gear Solid, dans certaines petites tâches anodines que peut accomplir le livreur. On croirait un caprice du créateur mais cela vient encore servir l’histoire, le gameplay et cela mérite d’être évoqué. Avoir un espace privé développe le pendant RPG du jeu et ajoute de l’immersion.

Comment ne pas s’étonner de la vision d’une Amérique conquérante d’un japonais boosté aux réseaux sociaux ? Il s’agit du fer de lance de Kojima : une agence secrète au service des plus offrants, un loup solitaire patriotique qui doit bouter l’envahisseur dans l’ombre.

Que serait l’héritier de MGS sans infiltration. La menace est omniprésente dans ce monde éreintant et vous pouvez essayer de ne pas vous faire repérer, mais cette fois la caisse est sur votre dos. Courir sera souvent une option valable. Pour parfaire son exploitation des genres vidéoludiques servant une oeuvre globale, certains affrontements seront de la partie mais ne viendront pas qualifier l’ensemble de l’aventure.

Que dire de plus, mis à part que je vous recommande chaudement  Death Stranding. Il s’agit de mon point du vue, de la meilleur surprise de cette année. Quand une oeuvre d’art est suffisamment accomplie pour utiliser ses faiblesses à son avantage, se permettre une forme d’autocritique, avoir plusieurs niveaux de lecture, on sait que l’expérience vaut la peine d’être vécue. Et si en route vous rencontrez une forme de lassitude, retournez vous confiant sur le chemin parcouru.

8

Critique réalisée sur PS4 à partir d’une version fournie par l’éditeur

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