Chronique : L’Amour et La Mort

            Le nouveau Junji Ito arrive ! Préparez-vous à vous abreuver d’une grande dose d’horreur ! Disponible le 1er février en librairie et quelques jours avant pour le festival d’Angoulême mettant à l’honneur l’auteur, L’Amour et la Mort regroupe les quatre chapitres de cette histoire fascinante ainsi que son épilogue de 2001. Les éditions Mangetsu ne s’arrêtent pas là et nous offrent également cinq nouvelles bonus dont deux portant sur la fratrie Hikizuri, sorte de famille Addams repoussante, sur laquelle porte le premier épisode de l’anime Maniac disponible depuis quelques jours sur Netflix.  Le point commun entre toutes ces histoires est, vous l’aurez deviné : l’amour, et bien sûr, la mort. Ces deux sujets, Ito les maîtrise à merveille et le premier est même au centre de sa littérature, comme l’affirmait Masaru Sato dans son essai publié à la fin de Spirale, aux éditions Tonkam : « Pour ma part, je considère les mangas d’horreur de Junji Ito comme sa façon à lui de décrire l’amour humain. »

Si Junji Ito s’impose aux yeux des lecteurs comme le maître de l’horreur, force est de constater que les propos de Masaru Sato sonnent d’autant plus vrais lorsque l’on sait que L’Amour et la Mort a été prépublié dans le magazine shôjo Nemuki en 1996. Cantonner ce mangaka au registre de l’horreur serait donc passer à côté de la profondeur de son œuvre. Alors que le manga Spirale est une bonne entrée en matière pour lire Marx d’après Sato, la spirale pouvant représenter le Capital, L’Amour et la Mort invite lui à se plonger dans La Morte amoureuse, nouvelle de Théophile Gauthier publiée en 1836 qui contient plusieurs similitudes sur le traitement du sentiment amoureux, capable d’ébranler la mort. Ainsi, l’éventail de Junji Ito est large et les histoires qu’il tisse offrent plusieurs niveaux de lecture que les deux maisons d’édition françaises, Tonkam et Mangetsu, ont à cœur de partager avec leurs lecteurs. En effet, en début et/ou en fin de tome, quelques pages sont toujours consacrées à des analyses instruites de spécialistes d’Ito qui nous amènent à repenser notre lecture une fois celle-ci achevée. Savoir que L’Amour et la mort est un shôjo, nous pousse même à reconsidérer ce genre parfois déprécié lorsqu’il est vu par le prisme de productions actuelles que nous ne citerons pas. Aussi Stéphane du Mesnildot dans son essai L’Adolescente japonaise, cité par Moroalian à la fin du manga, nous invite-t-il à ne pas cataloguer le genre : « On ne restreindra pas la catégorie Shôjo aux seules histoires d’amour. En font également partie les histoires d’occultisme et de possession qui ne sont jamais que la survivance des sentiments après la mort. » En outre, cette mise en garde s’applique totalement à l’histoire principale de ce recueil qui, si shôjo il est, est clairement dépourvu de toute mièvrerie que l’on pourrait par mégarde attribuer au genre. Ici, il est question d’amour, oui, mais d’amour violent, d’amour privé de romantisme, d’amour qui aliène et fait perdre toute contenance. Celui-ci est une nouvelle spirale envoûtante qui obsède les personnages, même après leur mort. Le suicide, loin d’être un acte libérateur, ne met pas fin au tourment.

Un brin sexiste, cette nouvelle qui a bientôt 30 ans, nous peint un jeune homme incroyablement séduisant surgissant du brouillard, à différents angles de rue, pour donner la mauvaise parole aux jeunes filles qu’il croise et qui tombent immédiatement amoureuses de lui. Faibles qu’elles sont, elles se trouvent incapables de résister à ce gourou machiavélique à l’allure énigmatique et dérangeante, possédant un charme dont l’obscurité est transcrite à merveille par le coup de crayon de Junji Ito. Celles qui croisent sa route sont toutes perdues et prêtes à boire les dires de n’importe qui pouvant les orienter sur un chemin à suivre. Notre adonis se plaît donc à s’adonner à ce rituel de voyance en vogue au Japon à l’époque et ces filles, désirant aimer plus qu’être aimées, tombent à corps perdu dans ses bras. Le bellâtre s’amuse de leur détresse et en quelques mots les enferme encore plus dans leurs travers, leurs obsessions, leur haine et leur malheur. Désabusées, incapables de retrouver foi en l’avenir, celles-ci mettent tour à tour fin à leurs jours. Le village se gorge alors petit à petit d’esprits ne pouvant trouver le repos, animés par un amour à sens unique inébranlable. Le brouillard entourant la ville s’imprègne de rouge et devient de plus en plus effrayant. En réaction, notre héros, aidé de la fille qu’il aime, tente de mettre fin à ce carnage en arrêtant l’homme suscitant toutes ces folles passions. Malheureusement, la dimension tragique de l’œuvre d’Ito ne laisse que peu d’espoirs de rédemption et la situation s’empire plus qu’elle ne s’améliore – bien que l’épilogue soit plus léger et en décalage avec le reste. Cela ne nous empêche pas d’espérer à nouveau dans les histoires qui suivent que l’amour triomphe dans la fratrie tarée des Hikizuri, que cette jeune fille soucieuse de plaire ne se fasse pas enlever des côtes pour paraître plus mince, que cet enfant dont la douleur s’étend au-delà de son corps trouve le repos sans entraîner son entourage dans cette spirale de la souffrance, ou encore que ce jeune garçon ne s’achète pas un étron en plastique (oui, la dernière nouvelle rompt quelque peu avec le reste de l’œuvre !).

Comme vous l’aurez compris à la lecture de ses lignes, j’ai encore une fois (voir la chronique de Soïchi) été envoûtée par les histoires de Junji Ito contées dans ce manga. Les thèmes choisis sont toujours originaux et l’ambiance étrange, sublimée par les traits du mangaka, imprègne le lecteur et le happe. S’il convient parfois de faire des pauses dans sa lecture, ce n’est pas tant à cause de la densité de celle-ci qu’à cause de l’impact qu’elle peut avoir. Ito sait prendre aux tripes et nous faire réfléchir intensément sur notre condition d’être humain.

L’Amour et La mort paraîtra le 1er février 2023 aux éditions Mangetsu et sera disponible au prix moyen de 27,95€.

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